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Edito novembre-décembre 2021

La constance dans l’oubli

Je voulais vous parler des enfants français qui meurent en Syrie dans les camps de concentration, la France refusant de rapatrier ces futurs probables terroristes. Privés de liberté, de soins, de scolarité, ils meurent parce que leurs parents sont partis faire leur jihad. La France applique la politique de l’autruche : ne pas les voir pour mieux les oublier. Cette constance dans l’oubli. Je voulais vous parler de cela mais il faut que je trouve la force…

… De vous parler de mon retour au monde d’avant, le retour à ce rythme effréné. Pris dans le tourbillon de la vie, porté par cette joie incroyable d’être crevé, car depuis le début du mois de septembre, le vertige parisien, hexagonal, occidental bat son plein. Je ne rencontre que des bookés du planning, des full off, des too much, tous me disent cela avec un léger sourire. Moi aussi, je le confesse, j’ai une capacité à oublier, ce qui engendre chez moi une série de répétitions, j’ai très souvent la sensation que j’ai déjà vécu la même scène. Là, je me demande si je n’ai pas déjà écrit cette chronique. La fameuse constance dans l’oubli qui conduit toujours au renoncement, à l’abandon d’une grande décision. Je veux parler de cette décision prise au printemps 2020, pendant ce séisme que l’Histoire retiendra sous le titre « Le confinement du concombre masqué ». Chaque soir, après que je me suis penché dangereusement à la fenêtre pour applaudir frénétiquement, avec mes nouveaux voisins, mes amis du 20h, ma nouvelle secte. Après avoir entonné à pleins poumons de gauchiste écolo une chanson joyeuse, jusqu’à chasser de nouveau les pigeons et autres volatiles qui gagnaient chaque jour un peu plus d’espace dans le ciel de Paris dégagé de son trafic aérien, nous applaudissions les sacrifiés du système capitaliste…

… De ces femmes et ces hommes en majorité qui risquent leur vie pour passer de la France heureuse à l’Angleterre libérale. Ils viennent de pays déchirés par la guerre, vivent dans des conditions au-delà de la misère sur le sol froid et humide du Calaisien. Je voulais vous parler de ce cauchemar qui ne s’arrête pas le jour venu, mais où trouver la force …

… De ces femmes et de ces hommes qui bossent pour trois fois rien dans des conditions difficiles, qui exercent ces métiers que nous ne voudrions pour rien au monde remplacer : infirmières, femmes de ménage, éboueurs, livreurs. Nous les applaudissions pour leur marquer notre soutien et pour abjurer le monde d’avant. Pour ma part, j’applaudissais jusqu’à mouiller mon maillot bicolore, à m’en fouler un doigt, le majeur, je ressentais une joie qui confinait à l’extase, un shoot engagiste, hirakiste. Ma sudation excessive non incommodante m’a permis d’expurger, je frôlais dangereusement avec la foi, je croyais en une nouvelle religion, je vivais mon jihad, j’étais confiné mais un espace de liberté s’ouvrait devant moi avec mes nouvelles certitudes, cette constance dans l’oubli…

… Car l’Histoire se répète à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, où des exilés d’un monde déchiré, des misérables errent dans une forêt, s’enfoncent dans l’eau gelée d’un marécage, chassés d’un côté par des hélicoptères, repoussés de l’autre par des tirs en l’air. Un match de tennis de table grandeur nature opposant le représentant d’un pays opprimé, dirigé d’une main de fer rouillé par Mr Loukachenko, profession dictateur, à un membre de la communauté européenne représentante du monde barricadé et libre, le bien nommé Père Ubu, roi de Pologne et des curés. Cette séquence historique s’appelle « On ouvre les portes, on ferme la fenêtre »…

… La fenêtre refermée, je retrouvais l’espace confiné de mon appartement, mes nouveaux voisins faisaient de même, chacun vaquait à ses préoccupations, mais nous sentions sourdre une décision commune prise secrètement, entendez intérieurement, la décision durable de ne plus vivre dans le monde d’avant.

Mais le réel a dissous le rêve, l’irréalité c’est vivre sans fermer les yeux. Le monde d’après n’est pas pour demain, dit avec le léger sourire…

… Du Président qui annonce que le nucléaire est à la croissance ce que le rhum est au baba, que le retour du grand Messi au PSG adviendra le septième jour, qu’il faudra travailler plus, avec toujours plus de contrôle, qu’il faut bientôt s’injecter la quatrième dose, s’imprimer le QR Code sur la peau des fesses…

… Avec un léger sourire comme une rescapée d’une tragédie…

Ne pas laisser la fenêtre ouverte…

Attention aux moustiques tigréens Mère Ubu…

Qui veulent juste vivre…

Cette constance à répéter…

Oh voilà du joli, vous estes un fort grand voyou Père Ubu…

Pour mieux oublier…

Ne pas baisser les bras…

Malgré la sudation excessive incommodante…

Pour ne pas oublier…

Que je ne vous assomme, Mère Ubu…

Applaudir…

Pour ne pas oublier…

Battre des ailes à s’en écarteler Père Ubu…

Pour ne pas oublier…

Battre des ailes…

… Comme un vol de moineaux dans le ciel tourmenté de Paris, un cardinal au plumage rouge qui chante le matin éternel dans le jardin de l’Étang salé, une corneille qui crie l’effroi sur le beffroi de Calais, une grue cendrée qui tournoie dans le ciel gris de Pologne, une grue cendrée au yeux rouges sur les berges du Nil bleu en Ethiopie…

Rachid Akbal

 

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