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Edito juillet-août 2021

Vous savez comment elle fait la source ?

Hier, nous avons fait le vide dans notre bureau, afin de laisser l’accès dégagé pour les ouvriers.  Les travaux d’embellissement vont être réalisés début juillet, un rafraichissement attendu depuis très longtemps.

Le bureau sera plus beau, mais il restera trop petit pour 4 personnes, sans compter les stagiaires qui viennent chaque année apporter un vent rafraichissant de jeunesse. L’espace réel du bureau est de 20m2 tout rond. Notre bureau ressemble à un bocal. Les Plexiglas, qui offrent une protection sanitaire contre les postillons, ajoutent un je ne sais quoi à cette fiction. C’est ici que, toute l’année, des femmes poissons masquées préparent et montent, dans la plus grande humidité, des projets, des rencontres, des rendez-vous pour rendre l’humanité heureuse. D’une souplesse inattendue, mais pas du tout reconnue, j’ai grimpé sur la rambarde de l’escalier qui conduit à la salle des machines où j’entasse au milieu des archives, de l’imprimante et de la photocopieuse, les souvenirs de bientôt trente ans de passion et certains objets inutiles rapportés de mes voyages. D’une main ferme, celle de gauche, je me suis appuyé sur le mur, et avec la droite, plus habile, j’ai décollé délicatement la masse compacte des 18 grandes affiches du festival Rumeurs Urbaines*.

Car chaque année en septembre, dans le bureau, à l’approche de l’automne, se déroule une étrange cérémonie.  Nous scotchons l’affiche de la nouvelle édition sur celle de l’année précédente. Ce moment sportif, culturel, artistique et dangereux est bien entendu immortalisé et aussitôt affiché sur les réseaux sociaux. Je monte sur la rambarde comme les druides montaient aux chênes, eux sous l’emprise de substances hallucinogènes, moi juste porté par mon courage. Puis, par des gestes ancestraux maintes fois étudiés et répétés, nous célébrons le passage d’une édition à l’autre. Au moment précis du recouvrement total, les femmes poissons poussent des cris extatiques de joie avec l’espoir d’attirer les énergies positives, et de repousser la pluie hors des limites du territoire des Rumeurs.

Des personnes de la Confédération paysanne d’Île-de-France sont déjà venues assister à la cérémonie, et nous venons d’être approchés par l’Ambassade de la République Populaire de Chine, très intéressée par notre capacité à modifier le climat, afin d’économiser leurs milliers d’avions, de roquettes et de fusées qui s’apprêtent à percer les nuages.

Mais revenons à l’événement d’hier. Après avoir décollé les affiches agglomérées, et mesuré les effets du temps sur mon corps, nous avons soigneusement déposé les affiches au sol.

J’ai plié les affiches, j’ai plié 18 années, j’ai pressé sous mes doigts, comme on presse de ses pieds le raisin pour tirer le vin, 18 années de vie et de création. Tout un passé a coulé entre mes phalanges serrées. Des rires fantomatiques se sont échappés pour me dire : « ce n’est pas une couche de peinture qui va changer l’existence, où est-ce que tu as vu jouer cela ? Tu crois qu’il suffit de tourner la page, pour changer le cours du récit ? »

J’ai regardé le mur, j’ai vu les vestiges de l’ancien monde. Les lambeaux de papier peint hachuraient le présent, comme pour me renvoyer à notre folle espérance d’un monde nouveau. Je sentais les histoires des conteur-se-s des éditions passées fourmiller dans mes mains. Je les entendais les conteuses et les conteurs. Dans les langues de l’arc-en-ciel, elles et ils mêlaient tout ensemble des récits d’aujourd’hui et des légendes anciennes.

  • T’as vu des paysans Cambodgiens assignent le groupe Bolloré pour défendre leurs terres.
  • Je sais mais ils ont été déboutés par le Tribunal de grande instance de Nanterre.
  • Pourquoi ?
  • Au motif qu’ils n’avaient pas de documents qui prouvaient que ces terres ancestrales qu’ils cultivaient depuis toujours leur appartenaient.
  • La bonne vieille stratégie coloniale.
  • Tu sais pourquoi les nomades mongoles portent des bottes à bout recourbés ?
  • Parce qu’ils ont les pieds tordus !
  • Pour ne pas blesser la terre !
  • La maison brûle, Chypre, la Norvège et la côte ouest du continent nord-américain sont sous les flammes, et lui, il met un coup de peinture.
  • Les savants viennent de découvrir qu’un arbre n’est pas un individu mais une colonie.
  • J’ai une belle histoire sur les arbres !
  • Moi, j’en ai une sur le feu !
  • Très drôle, 800 magasins en Suède sont fermés à cause de pirates informatiques, il y a des gens sur des îles qui ne peuvent plus manger car là-bas ils payent tout avec des cartes.
  • Ils n’ont qu’à bouffer leurs cartes !
  • Moi j’ai une histoire sur les Hommes.

Et là, j’ai reconnu dans mes mains la voix du conteur Patrick Fischmann.

  • Vous savez comment elle fait la source ? Elle appelle son monde : hé les oiseaux ! Et pépiant, voilà les oiseaux. Vous savez comment elle fait la source ? Elle appelle son monde : hé les arbres ! Branches dessus, branches dessous, voilà les arbres. Vous savez comment elle fait la source ? Elle appelle son monde : hé les papillons, les grenouilles, les hommes ! Ah, voilà les hommes, pourvu qu’ils ne fassent pas tarir la source…

Je leur ai dit :

« Vous allez arrêter avec vos :  tu sais, t’as vu, vous savez… C’est déprimant ! Qu’est-ce qu’on peut y faire nous les petites gens si le monde va mal, et que demain c’est déjà hier ! Faut bien qu’on continue de vivre. On commence déjà par changer la couleur du mur, après on verra pour les couleurs du monde.

  • Alors on les descend ? m’a demandé Sylvain Vignals, stagiaire, me sortant de cette discussion sans fin.
  • Oui, je lui ai répondu, oui. »

Accompagné par le vent frais et rafraichissant de sa jeunesse, nous avons déposé les reliques en lieu sûr dans les décombres de mon passé.

Nous sommes remontés des bas-fonds de l’humanité, j’ai regardé les griffures du temps sur le mur. À y regarder de près ce ne sont pas des ruines que j’ai vues. J’ai vu des sillons fertiles. J’ai vu des fleuves portant au loin leurs alluvions. J’ai vu des portées où se balancent des notes joyeuses.

  • Hé les fantômes, vous allez arrêter la déprime. Faut pas les laisser girouetter le monde avec des vents contraires. Ouvrons les fenêtres, un bon courant d’air pour nous aérer le cerveau nous fera du bien. C’est l’été, toutes voiles dehors ! Vous savez comment elle fait la source ? Elle appelle son monde : hé les artistes, techniciens, les chanteurs, les poètes, les conteuses, les musiciennes, les scénographes, les danseurs les penseurs, les sculpteuses, les circassiens, les peintres, les philosophes, les marionnettistes, les écrivains, les autrices : Ah ! Les voilà ! C’est pas fini le monde ! **

* Nous en sommes à la 22ème édition des Rumeurs, mais les grandes affiches sont apparues pour la 4ème édition.

** En septembre, nous vous enverrons une photo de notre bureau.

Rachid Akbal

 

Rumeurs Urbaines
Festival du conte et des arts du récit

22e édition du 1er au 30 octobre 2021

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Cent culottes et sans papiers
Création 2019

Du 10 au 20 décembre 2021 au Local à Paris (75)

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