Contactez-nous...

01 47 60 00 98 • info@le-temps-de-vivre.info

Inscrivez-vous à la newsletter ...

Accueil

Edito NOVEMBRE-DÉCEMBRE 2022

Les réveilleurs

De retour de l’île de la Réunion, pour une fois je ne suis pas en TGV, mais malheureusement à bord d’un avion, pas pu faire autrement, mon bilan carbone reste toutefois positif. Nous sommes partis pendant 15 jours créer le nouveau spectacle, Métamorphoses du Vivant, au théâtre Luc Donat, dans la ville du Tampon.

Très bel accueil, une équipe technique aux petits oignons, et toujours aussi délicatement accompagnés par l’équipe de Karanbolaz, car comme vous le savez, nous sommes en partenariat avec la compagnie de Sergio Grondin depuis quelques années. Sergio était aux Rumeurs Urbaines, pour une lecture de son prochain spectacle, et nous sur son île, à la même période.

Métamorphoses du Vivant est le fruit d’une résidence d’écriture qui a commencé sur l’île en septembre 2021. Vous pouvez suivre le carnet d’écriture nomade, nous l’avons mis en ligne.

Je voulais traiter de l’urgence écologique face au dérèglement climatique, l’aborder par la fiction, par le réalisme magique. Inviter les spectateurs pour une traversée contemporaine, historique et onirique, tout à la fois.

Les retours du public, à la sortie de scène, et les messages reçus sont touchants et encourageants.

J’ai discuté de cette urgence écologique, tout le long de notre séjour avec les habitants que j’ai pu rencontrer, et j’ai entendu des témoignages sur les conséquences du dérèglement climatique sur l’île.

Cette année, la Réunion est en manque d’eau. Pour une île qui détient des records de pluviométrie, c’est un paradoxe. Je n’avais encore jamais vu autant l’herbe brûlée, les filaos jaunis. La terre a soif. Les ravines sont sèches. Moins de moustiques. Maigre consolation pour nous. Les chauves-souris et les grenouilles ne sont pas du même avis.

Après la première, nous sommes allés randonner dans le cirque de Mafate, à la recherche de la femme malgache, un des personnages de notre histoire, les hélicoptères tournoyaient au-dessus de nos têtes, leurs ventres pleins de victuailles destinées aux touristes dont nous faisions partis.

À table, parmi les randonneurs (en majorité de la France hexagonale), ravis de leurs exploits physiques et du bon repas (deux plats de viandes), observant leur esprit consumériste, le végétarien que je suis a lancé la conversation sur le dérèglement climatique, annonçant des heures sombres, prédisant de la neige sur les pitons dans les années à venir. J’ai un peu refroidi l’atmosphère, mais sans les perturber davantage, visiblement ce sujet ne les intéressait pas plus que cela, et le gâteau au chocolat les a détournés de mes paroles alarmistes, et a mis fin à mon intervention.

Déçu par leur non-adhésion à mes propos, j’étais à deux doigts de me déshabiller, et m’étaler sur la toile cirée fleurie, non pas pour m’offrir en pâture, mais dans l’espoir qu’ils réagissent, qu’ils comprennent que mon sacrifice est dicté par la bonne cause. Je voulais voir de la solidarité dans leurs yeux, mais l’arrivée du rhum arrangé a mis fin à mes espoirs.

Les jours suivant, devant le ballet incessant des voitures – le réseau de bus, certes opérant, n’est pas suffisant pour desservir une population croissante qui se déploie sur une géographie physique aussi tourmentée – bref, devant le ballet incessant des quatre roues polluantes et pétaradantes, j’ai repensé à ce repas, et je m’en voulais de n’être pas allé plus loin dans mon action radicale.

J’aurais eu une page dans le journal, j’aurais pu même faire la une des télés et des radios, mon nom aurait été créolisé. « Wachid, un activiste écologiste kabyle, terrorise des touristes hexagonaux ». Darmanin arriverait en hélicoptère pour me capturer, je prendrais le maquis à Mafate ou mieux, j’enfourcherais un pédalo, pour l’obliger à me poursuivre sur un paddle jusqu’à Mayotte ou mieux, dans l’archipel des Comores, il serait alors considéré comme un clandestin, et moi comme un héros.

Qui sait, je deviendrais imam, prophétisant l’apocalypse, unifiant les peuples de l’Afrique, je ferais mon jihad, convertissant les foules au végétarisme et à la marche à pied, je les sommerais d’abandonner les véhicules polluants et les poulets à l’eau de Javel que l’Occident et la Chine leur vendent. Je t’entends, lecteur de ma feuille de chou rave, ce sont les riches qui se gavent qu’il faut convaincre, non les pauvres, oui j’avoue ma faiblesse, mais c’est si facile de commencer par ceux qui n’ont rien.

Désolé, je dois m’interrompre, le commandant de bord vient de me faire appeler, mon voyage est terminé, je dois quitter l’avion, je vais, sur ordre ministériel, essayer un nouveau modèle de parachute qui vu l’altitude ne sert à rien. Ce modèle est maintenant commercialisé sur les vols Corsair. Mais si nous observons bien les choses, chacun d’entre nous face à ce désastre écologique planétaire a d’ores et déjà, pour se sauver, un parachute qui ne sert à rien. Il nous reste à continuer de les regarder manger ou de nous déshabiller, et nous étaler sur des toiles cirées fleuries pour devenir, non pas des terroristes écologistes, des activistes écologistes, des lanceurs d’alerte écologistes, n’en déplaise au ministre de l’Intérieur et des toiles cirées fleuries, mais des rêveurs éveillés, des réveilleurs.

Je vous invite sans peur, à suivre la créature de mon enfance, à remonter le ruisseau, à reprendre notre histoire à son commencement.

Rachid Akbal

 

 

 

Radio bitumes

Mercredi 16 novembre 2022 à 11h30 au Moulin Fondu, 3 rue Marcel Bourgogne à Garges-lès-Gonesse (95) dans le cadre de Feux d’hiver, journée professionnelle de Risotto, réseau pour l’essor des arts de la rue et de l’espace public en Île-de-France

En savoir plus

Métamorphoses du vivant

Création 2022

Vendredi 25 novembre 2022 à 20h30 à l’Espace culturel Boris Vian aux Ulis (91)

En savoir plus