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Edito janvier-février 2022

Une année de rêve

Je suis dans le train qui m’emporte vers Marseille, j’essaie d’écrire la chronique du nouvel an, je fais le tri de mes idées.

Les paysages défilent comme les DM sur l’IPhone de ma voisine, siège 33, côté fenêtre.

Mes pensées aussi défilent, mais aucune ne se pose, elles se bousculent dans le vestibule de mon cerveau comme une foule en panique, mes pensées creusent les parois de mon cerveau mou, elles se sauvent, j’ai le cerveau qui fuit. Je ne sais pas quoi vous écrire.

Je m’excuse de commencer cette chronique de cette façon, oui, c’est pathétique comme préambule.

Je ne crains pas la page blanche, je tiens à vous rassurer, non ce n’est pas ça ! Je doute c’est tout. Je m’excuse de vous embêter avec mes états d’âme. Je ne doute pas que mes observations vous intéressent, simplement, je doute de tout ces jours-ci.

Je commence à penser à un sujet, et aussitôt, je suis assailli par des contradictions.  D’ailleurs, la touche de mon clavier qui sert à effacer commence à fatiguer. J’écris, j’enlève, je recommence ; j’écris, je m’arrête, j’efface ; je reviens à ma première idée…

Heureusement que je n’écris pas cette chronique sur papier, je n’arrêterai pas de gommer. Je continue tout de même d’écrire sur du papier pour mes prises de note, j’ai de nombreux carnets de note. J’aime bien le contact avec le papier, j’utilise un crayon de bois, j’aime ce mot, cela me ramène à l’enfance. Une mine de crayon, tailler un crayon. J’ai une trousse avec un crayon de bois, un taille crayon et une gomme.

Pour passer le temps, je regarde sur le téléphone de ma voisine, elle fait défiler ses DM.

Je vous disais que, je vous disais quoi déjà ? Est-ce que vous me suivez ? Peut-être que vous lisez cette chronique en pointillé, en vous arrêtant de temps en temps, le temps de faire autre chose de plus intéressant, vous regardez vos DM ou vous écoutez la radio, vous écoutez un spécialiste sur France Culture et, quand vous êtes perdu dans les labyrinthes de son intervention, vous revenez à la lecture de ma chronique, vous faites des allers et retours. Ou peut-être que vous faites défiler mon texte comme ma voisine fait défiler ses messages.

Je commence à penser que je vous ennuie, et pourtant j’en doute un peu, car vous êtes de plus en plus nombreux à me dire que vous suivez mes chroniques.

Un doute m’assaille, est-ce que vous dites cela, quand vous me croisez, juste pour me faire plaisir ou pour m’encourager sincèrement ?

C’est ma voisine, siège 33, côté fenêtre, qui m’a dit qu’on disait DM pour message sur Instagram. Oui vous savez bien que mes voisin-e-s de train aiment bien me parler. Là, elle est en train de manger sa salade de fruits……… Je viens d’effacer le nom des fruits qui composent sa salade, c’est une chronique, pas un menu.

Je vous disais que je ne sais pas quoi vous écrire, et pourtant, ce ne sont pas les sujets qui manquent pour clore et commencer l’année, non ?

La Covid for ever, la gauche en lambeau, les fachos à gogo, les riches toujours plus riches qui n’ont malheureusement pas les poches trouées, tant pis pour les pauvres sans poche – de toutes les façons, elles ne leurs serviraient à rien car ils n’ont rien à y mettre, ils sont encore plus pauvres que les années précédentes – les conflits armés sur tous les continents, l’industrie des armes au top niveau – c’est désarmant tout ça – et bien sûr les catastrophes climatiques qui pleuvent en cascade.

Bon, tout cela tourne en boucle sur les sites d’information, c’est vrai, ils se répètent depuis deux ans. Quand t’allumes la radio le matin, t’as l’impression d’entendre tous les jours la même chose, comme si le temps s’était figé, on te cause comme si tu n’avais pas compris ou bien pas suffisamment entendu l’information. Le visage du spécialiste sort de ta radio en criant « bon t’as compris cette fois ou est-ce que tu veux que je répète ? », et il en profite pour te chiper ta tartine.

Je ne savais pas qu’il y avait autant de spécialistes en France. C’est incroyable le nombre d’invités qui sont des spécialistes, spécialistes pour des questions de sécurité, de la communication, les épidémiologistes, les infectiologues, les virologues, les militaires en retraite, les théoriciens en stratégie militaire, en bouffonnerie huit lettres pour les mots croisés, en temps perdu à ne pas savoir pourquoi…  Il y a même des spécialistes en spécialité.

La France est devenue un pays de spécialistes, on les entend partout, radio, télé, dans les cafés bien sûr, le chauffeur de taxi toujours, les râleurs dans le bus qui n’avance pas, les habitués des salles d’attente. Aujourd’hui trois personnes qui discutent sur une place, ce sont trois spécialistes.

À la radio, il y a des spécialistes, qui reviennent des semaines plus tard, et qui disent le contraire de ce qu’ils avaient dit des semaines plus tôt. Banane, il y avait de la banane dans sa salade de fruits. Je finis par penser que c’est ça qui est important : non pas que l’on comprenne ce qu’on nous dit mais avant tout de nous occuper l’esprit. Ne pas laisser du vide entre eux et nous. Il ne faut pas que le doute se glisse entre les ondes. Surtout ne pas laisser du temps libre pour qu’on pense seul. Ma voisine, siège 33, côté fenêtre, qui lit aussi au-dessus de mon épaule basse (j’ai une épaule plus basse que l’autre quand je suis fatigué), vient de démentir. C’est de la mangue, ce que j’ai pris pour de la banane, elle l’affirme en riant. Je ne suis pas un spécialiste en mangue, mais la mangue c’est plus jaune qu’une banane.

Cette perception, qui diffère de la réalité, et que nous considérons pourtant comme objective s’appelle l’illusion.

Cela me fait penser que je suis allé voir Le Passé, un montage de textes de Léonid Andreïev au théâtre de l’Odéon, un spectacle de Julien Gosselin avec de la vidéo en direct, un écran au-dessus des comédien-ne-s quasiment absents du plateau, des décors et des univers qui se succèdent, une débauche de moyens. Si j’ai bien compris, l’important ce n’est pas tant ce qui se joue, la décadence du monde, russe dans la pièce, que comment tout cela se fabrique, c’est tout le travail de la mise en scène. Si j’ai bien compris, c’est la forme qui prime sur le fond, qu’importe le texte que l’on n’entend pas toujours. Cet interstice, entre l’émotion de l’image projetée et l’émotion de l’image réelle au plateau qu’on essaie de saisir, ce trouble, ce décalage, cet espace flou où réside la collision des temporalités, l’illusion du temps réel, oui c’est cela qui compte : l’irréalité devient matière, c’est le chaos qui donne sens au propos.

Je sens que je vous ai perdu, et que vous êtes en train d’écouter un spécialiste sur France Culture car vous le valez bien et que vous vous accrochez déjà à ce qu’il vous dit. C’est pour cela que tout se répète depuis deux ans, ce sont les temporalités qui se bousculent, ne cherchons pas une fin à tout ce qui nous arrive, la fin de la chronique arrive en revanche, c’est pour cela que les spécialistes se contredisent, ils ne doutent pas, ils ne cherchent pas à gagner du temps non plus, ils savent que tout cela est une illusion.

Oui nous vivons dans l’illusion, nous sommes dans le passé et ce passé est notre avenir.

Tout se bouscule parce que nous sommes dans un rêve. Tout cela est une illusion.
C’est Brahma qui rêve ce monde cosmique, qui dessine l’histoire du monde avec un crayon de bois. En ce moment, il fouille dans ma trousse, il cherche ma gomme, pourvu qu’il ne m’efface pas avec ma chronique.

Et si on lui demandait de changer un peu les choses, non pas de revoir sa copie, mais de souffler sur les vents contraires, les vents hurlants. De nous offrir un peu de silence sur les ondes cosmiques. Pour ressentir le souffle intérieur. Pour qu’on puisse nous-même rêver, dessiner notre monde, avec ou sans crayon de bois, mais avec légèreté et humour. Il doit bien exister encore des utopistes équilibristes pour marcher sur la crête des vagues. Nous sommes nombreux, plus nombreux que ceux qui ne rêvent plus. Il suffit peut-être qu’on se le dise.

Rachid Akbal

P.S. : j’ai profité de l’absence momentanée de ma voisine pour goûter le reste de sa salade de fruits. Ceux qui écriront pour nous dire ce qu’ils pensent de ma chronique auront la liste complète des fruits…

Bon j’ai retrouvé ce que je cherchais à vous dire : toute l’équipe du Temps de Vivre vous souhaite une année de rêve…

 

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